jeudi 4 mars 2010

LE REVE DE GERARD

Le rêve de Gérard n'est pas placé ici pour illustrer ce qui précède et pourtant, il le fait d'une telle manière qu'on ne peut guère aller plus loin. J'ai fait ce rêve avant d'avoir assisté à la conférence où thérèse me donna ce point de vue sur l'idolâtrie. Je l'ai fait à l'hôpital Bichat où je fus admis huit jours a peine après avoir déménagé, parce que j'étais retourné à Paris sous prétexte d'y faire ce qui restait à faire comme les états des lieux des appartements que nous quittions et parce que je voulais surtout faire mes adieux aux copains, me consoler de quitter un Paris où je n'avais pas assez vécu à mon goût, malgré les dix-neuf années que j'y avais passées et où il me semblait enfin commencer à savoir vivre, ce dont je fis la preuve durant ce bref séjour en me cassant le bras, après être tombé sur mon sac, disposé au beau milieu de ma chambre d'hôtel… Je m'étais déjà cassé un premier bras deux ans et demie auparavant pour me punir d'une infidélité que j'avais commise. Je me cassais celui-ci comme une déclaration que j'aurais voulu rester encore un peu, que je ne comprenais pas l'enchaînement de circonstances qui m'avait amené, moi qui avais toujours mené ma vie dans l'indépendance la plusirréductible, à me laisser persuader par ma mère que la meilleure solution pour Nathalie et bientôt pour moi était que nous, et surtout que je revienne dans cette ville de mon passé, près de cette mère que j'avais quitté à l'âge de treize ans, pour me refaire et refaire ma vie, moi qui rêvais si souvent que je revenais vivre chez mon père pour repasser mon bac, mais qu'au dernier moment, le jour de la rentrée, parce que je trouvais ça pesant ou parce que j'avais une panne de réveil, j'oubliais d'aller à l'école...

A l'hôpital, lorsque je rêvai de Gérard, ce copain, cet aveugle nazi que j'avais rencontré à Paris et qui m'avait tant de fois, étudiant, invité à banqueter, qui m'avait partagé le pain de son amitié lorsque j'étais pauvre et seul avant de m'avouer un soir, comme si de rien n'était, comme s'il ne me balançait rien qui eût de l'importance, qu'avant d'avoir été nazi, il avait égorgé quelqu'un et qu'il ne le regrettait pas, qu'il n'avait jamais payé son acte parce que ça ne s'était jamais su et puis que, maintenant, il y avait prescription, ce qui faisait par exemple qu'il pouvait me le dire sans risque ; lorsque je rêvais de lui qui avait fait tout cela pour moi et qui pensait tout cela contre les autres, qui m'avait avoué tout cela dans la réalité, c'était la nuit où enfin, après deux jours sans qu'on eût donné de consignes,aux infirmières sur les antidouleurs qu'elles avaient le droit ou non de m'administrer, on avait accédé à ma demande de me faire une piqûre de morfine. Je dormis comme un bébé et, dans mon rêve, Gérard venaità l'hôpital, il venait me chercher. Il venait m'offrir de boire un coup, il était déjà saoul. Il conduisait une voiture. Je le suivis avec méfiance sous la promesse qu'il me ramènerait à l'hôpital sitôt que nous aurions bu notre verre. Il s'assit aux commandes de sa voiture - il n'y voyait pas plus que dans la réalité -, mais il la pilotait bien. Il ne fut pas long à trouver un bistrot en face duquel il se gara tout droit. Seulement cet aveugle qui sortait d'une voiture qui pilotait avec, à ses côtés, à la place du mort, un bras cassé, suscita aussi la méfiance du bistrotier devant lequel il venait de stationner et il ne fallut rien de moins que la promesse du bras cassé que j'étais que nous ne boirions qu'un seul verre pour qu'il nous servît. De fait, Gérard fut le premier à tenir ma promesse puisque, notre verre terminé, il ne me laissa pas le temps d'avoir l'idée d'en commander unsecond avant de me faire entendre très fermement que le temps était venu pour nous de repartir. Nous rembarquions dans la voiture et je gagnais en confiance : je trouvais qu'il conduisait avec assurance bien qu'il fît du rodéo. Il me dit que c'était parce qu'il avait un GPS. Sur ce, il se remit à parler d'Hitler. Il m'avait toujours dit que lui et moi n'avions pas le même chemin, mais que nous avions le même port. J'en avais par le passé tiré argument pour espérer le convertir. Mais pour un coup que je rêvais et tandis qu'il slalomait entre les voitures, il pouvait bien se débrider :
"qui te dit que toi et moi, nous n'irons pas tous les deux au paradis et que, tandis que tu seras accueilli par Jésus, je serai accueilli par Hitler, ce qui ne nous empêchera pas de manger ensemble…"
Je crois que je commençais par acquiescer à son hypothèse avant que l'horreur que j'éprouvais de n'avoir pas été aussitôt révulsé ne me réveillât pour de bon…

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